La cognition sociale interspécifique chez le cheval dans le cadre de sa relation avec l’être humain

Comment les chevaux perçoivent-ils et comprennent-ils les individus qui les entourent, et plus particulièrement l’être humain ? Zoom sur la cognition sociale interspécifique dans le cadre de la relation Homme-cheval…

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par Miléna TRÖSCH - Léa LANSADE - | 09.07.2019 |
Niveau de technicité :
La cognition sociale chez le cheval
Sommaire

Qu’est-ce que la cognition sociale interspécifique ?

La cognition sociale correspond à la manière dont un individu perçoit et comprend les individus qui l’entourent. Elle englobe plusieurs capacités cognitives, comme :

  • Les capacités de communication
  • L’apprentissage social, c’est-à-dire l’apprentissage d’une tâche en observant une démonstration par un autre individu
  • La reconnaissance des autres individus
  • La compréhension de leurs émotions ou encore la compréhension de leurs états mentaux (leurs intentions, leurs perceptions, leurs connaissances, leurs croyances...)

Pour les animaux sociaux, comme le cheval, cette cognition sociale est particulièrement importante pour la cohésion et la survie du groupe. Par exemple, la capacité à comprendre les émotions des autres membres du groupe permet de limiter les conflits et favorise la bonne entente au sein du groupe. Comprendre leurs états mentaux peut permettre de dissimuler de la nourriture à la vue des autres pour éviter de se la faire voler. Elle peut permettre également de suivre un autre membre du groupe qui sait où se situe une source de nourriture dont on ignore la localisation. L’apprentissage social permet d’apprendre à résoudre une tâche beaucoup plus rapidement que si l’on devait apprendre par soi-même par essais et erreurs…

Le cheval étant domestiqué depuis environ 6000 ans et partageant une relation très proche avec l’être humain, on peut s’attendre à ce que cette cognition sociale se soit étendue à la compréhension de l’être humain également. On parle alors de cognition sociale « interspécifique » (entre différentes espèces). Cette cognition sociale interspécifique peut s’avérer complexe. Chaque espèce a un mode de communication qui lui est propre (les signaux utilisés seront différents par exemple) et va exprimer ses émotions de façon spécifique ou encore n’aura pas les mêmes capacités de perception. Par exemple, le cheval, contrairement à nous, a une vision qui est presque panoramique, puisqu’il voit à environ 340° autour de lui... Pour comprendre l’être humain, le cheval doit donc être capable d’intégrer ces différences.

Que sait-on pour le moment ?

La reconnaissance des autres individus

Il a été montré que le cheval peut reconnaître les êtres humains qu’il connait, autant visuellement (même sur des photos) qu’au son de leur voix. Le cheval va associer une voix à l’aspect visuel de la personne et va montrer des signes d’étonnement si, après avoir aperçu une personne familière, il entend la voix de quelqu’un d’autre.

L’apprentissage social

Une étude récente suggère également que le cheval apprend plus rapidement une tâche (appuyer sur un bouton pour ouvrir le couvercle d’un bac contenant de la nourriture) s’il a pu précédemment observer une démonstration par un expérimentateur humain que s’il doit l’apprendre seul.

La compréhension de nos émotions

De récentes études viennent également d’être publiées concernant la reconnaissance par les chevaux des émotions humaines transmises par nos expressions faciales. En 2016, il avait été montré que les chevaux réagissaient différemment face à une photo d’un visage humain souriant (expression faciale positive) que face à une photographie d’un visage en colère (expression faciale négative). Leur rythme cardiaque augmentait quand ils étaient confrontés à l’expression faciale négative et ils regardaient ces photos avec leur oeil gauche, ce qui correspond à une latéralisation associée à des stimuli négatifs. Ainsi, cette étude a montré que les chevaux peuvent non seulement faire la différence entre des photos d’expressions faciales positives ou négatives, mais présentent également une réponse physiologique appropriée. Ces résultats suggèrent donc qu’ils reconnaissent nos émotions et comprennent leurs implications.

En 2018, une seconde étude aux résultats encore plus surprenants a été réalisée. Dans cette étude, les chevaux étaient à nouveau confrontés à des photos montrant des expressions faciales positives ou négatives et étaient ensuite, quelques heures plus tard, mis en présence de la personne représentée sur la photo (qui avait cette fois une expression faciale neutre). Les chevaux qui avaient vu la photo négative prirent plus de temps avant d’approcher la personne et la regardèrent principalement avec leur oeil gauche. Les chevaux peuvent donc utiliser des informations qu’ils ont acquises précédemment sur les émotions d’un être humain afin de guider leurs futures interactions avec cette personne.

Le pointage

Le cheval semble également comprendre un moyen de communication qui est propre à l’être humain : le pointage. Lors d’un choix entre deux seaux de nourriture, le cheval va préférer se diriger vers le seau qui est pointé du doigt par un expérimentateur, et ce, sans apprentissage préalable. Le cheval peut aussi essayer de communiquer avec l’être humain s’il veut obtenir de la nourriture par exemple. Ces sollicitations se font généralement par des regards alternés entre l’être humain et la nourriture, mais si la personne est inattentive, le cheval va également recourir à une communication tactile en venant toucher l’être humain avec son nez afin d’attirer son attention. Le cheval va également préférer quémander de la nourriture à un être humain qui est attentif à lui. Il va préférer un expérimentateur qui est face à lui qu’un expérimentateur qui lui tourne le dos, un expérimentateur qui a les yeux ouverts plutôt qu’un expérimentateur avec les yeux fermés…

La compréhension de nos connaissances

Il semble donc que le cheval puisse prendre en compte notre perception et donc au moins un de nos états mentaux. Une étude récente réalisée au Japon suggère même que les chevaux pourraient adapter leur comportement en fonction de ce que sait ou ne sait pas leur soigneur. Dans cette expérience, un seau situé à coté du paddock du cheval, hors de portée de celui-ci, était rempli de nourriture. Le cheval devait donc demander de l’aide à son soigneur, également présent à côté du paddock, pour pouvoir atteindre cette nourriture. Les résultats montrent que, dans cette situation, les chevaux réagissent différemment en fonction de la présence ou l’absence de leur soigneur au moment où la nourriture était placée dans le seau. Ces résultats suggèrent donc que les chevaux adaptent leur comportement en fonction du niveau de connaissance de l’expérimentateur. Ils seraient donc capables de savoir que l’expérimentateur sait ou non qu’il y a de la nourriture dans le seau (« le cheval sait que l’expérimentateur sait »), ce qui correspond à un phénomène cognitif de haut niveau.

Un exemple d’expérience réalisée par les chercheurs Ifce

Nous avons réalisé une expérience dans une écurie de propriétaires afin d’étudier plus en détails la compréhension des états mentaux humains par le cheval. Plus particulièrement, l’objectif était de tester si les chevaux sont capables de déduire si un expérimentateur est attentif ou non à une scène et d’adapter leur comportement en conséquence par la suite.

Pour ce faire, nous avons testé quinze chevaux de propriétaires (donc des chevaux ayant une relation particulièrement proche avec l’être humain) individuellement dans un manège. Lors d’une première phase, le cheval était tenu par un assistant face à un seau, pendant qu’un second assistant remplissait ce seau de nourriture. Deux expérimentateurs étaient présents d’un coté et de l’autre du seau. L’un deux, le « témoin », était face au seau et pouvait observer la scène. L’autre, le « non-témoin » était au contraire dos au seau et ne pouvait donc pas voir que de la nourriture était déposée dans le seau. L’assistant fermait ensuite le seau par un couvercle que le cheval ne pouvait pas ouvrir. La deuxième phase pouvait alors commencer. Les deux expérimentateurs tournaient sur eux-mêmes pour être tout deux face au cheval et les deux assistants quittaient le manège en laissant le cheval en liberté. Le comportement du cheval vis-à-vis des deux expérimentateurs était ensuite filmé pendant 2 minutes.


L’analyse de leur comportement a révélé plusieurs aspects intéressants. Tout d’abord, les chevaux ne pouvant pas atteindre la nourriture par eux-mêmes, ils se tournaient vers les expérimentateurs pour demander de l’aide. Il y a donc eu une volonté de communiquer quelque chose aux expérimentateurs. De plus, les chevaux ont plus sollicité le témoin que le non-témoin : ils ont passé plus de temps à le regarder et l’on plus souvent touché du museau. Cette préférence pour le témoin suggère que les chevaux ont utilisé le fait que l’expérimentateur ait été attentif ou non pendant la première phase pour adapter leur comportement dans la deuxième phase. Contrairement aux expériences précédentes, le cheval n’a pas juste déduit si un être humain était attentif à lui. Il a probablement compris que les expérimentateurs avaient – dans un passé proche – été attentifs ou non à un évènement. Il a retenu cette information et l’a utilisée par la suite. Cette étude suggère des aptitudes cognitives que l’on n’avait encore pas tellement suspectées chez le cheval.

Ce qu’il faut retenir

Il nous reste encore beaucoup à étudier sur la cognition sociale chez le cheval et plus particulièrement sur la manière dont il perçoit et comprend les êtres humains. Les recherches réalisées ces dernières années sur le sujet nous ont en tout cas montré à quel point le cheval est attentif à nous et à notre comportement. Il semble extrêmement doué pour nous comprendre.

En savoir plus sur nos auteurs
  • Miléna TRÖSCH Institut national de la recherche agronomique (Inra)
  • Léa LANSADE Ingénieur de recherche en éthologie Inra-Ifce
Pour retrouver ce document: www.equipedia.ifce.fr
Date d'édition: 31 03 2020
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